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  • De Palma  à Sóller avec le train  insulaire

    De Palma à Sóller avec le train insulaire

    La cathédrale de Majorque est là, sa silhouette imposante se découpant sur le fond bleu du ciel. Elle domine de tout son poids la mer Méditerranée qui entoure la plus grande île des Baléares, un archipel qui en compte quatre autres : Ibiza, Minorque, Formentera et la petite île de Cabrera. Mais Majorque est la seule qui s’enorgueillit d’une ligne de chemin de fer : le train de Sóller.
    La capitale de la communauté autonome des Baléares est une ville tournée vers l’extérieur, elle descend naturellement vers son port, le plus important de l’archipel et qui, en pleine saison, charrie un flux continuel de touristes venus de la rive nord de la Méditerranée, la peau rosée blanchie par une crème solaire indispensable et qui rempliront tout l’été une multitude de clubs de vacances sur les plages et de villas accrochées à flanc de falaise.
    Mais en cette période de l’année, le port et la ville sont bien plus calmes et se laissent aller à une certaine indolence méditerranéenne. Une perpétuelle brise rafraîchit un air déjà chaud et les terrasses des cafés sont bondées.
    L’usage immodéré du béton par les promoteurs immobiliers et le tourisme, essentiel à l’économie de l’île, n’ont pas altéré le charme de la ville. La culture et la langue catalanes sont ici bien présentes, malgré les 10 millions de touristes qui visitent l’archipel tous les ans. Les différents styles architecturaux apparus au fil de la dense histoire de la cité sont toujours là : roman, gothique, baroque ou moderne. Ils se mélangent et parfois même se superposent. À Palma, les références à l’art contemporain sont partout et participent à l’identité de la ville qui compte nombre de galeries et de musées.
    N’hésitez pas à franchir la porte des bâtiments afin de dénicher ces patis (patio) cachées et protégées de la chaleur parfois torride, héritages de la domination arabe qui s’exerça ici jusqu’au XIIe siècle. Reconquista ou pas, les nouveaux maîtres de l’île perpétuèrent cette tradition architecturale. Partout dans la ville, vous en trouverez accessibles au public.
    Larges avenues commerçantes, petites ruelles tordues ou places remplies de bodegas, le vieux Palma se parcourt à pied. En longeant le front de mer à partir de la cathédrale en direction du port, on tombe sur une masse défensive impressionnante. Là, se dresse le palais de l’Almudaina que George Sand décrit ainsi lors d’un séjour en 1838 : « rien de plus irrégulier, de plus incommode et de plus sauvagement Moyen Âge que cette habitation seigneuriale ; mais aussi rien de plus fier, de plus caractérisé, de plus hidalgo que ce manoir (…) » Et effectivement sa masse inspire la plus profonde déférence. Ce bâtiment accueille d’ailleurs le roi Juan Carlos lorsqu’il se déplace dans l’île. Après avoir arpenté Palma, il est l’heure de partir pour Sóller. Le départ de la capitale majorquine se fait dans une petite gare, Plaça Espanya, à proximité de la gare multimodale moderne qui centralise les différents modes de transport de l’île.
    Dans la douceur agréable d’un début de journée printanier, le train de Sóller entre en gare dans le crissement des essieux qui réveillent les voyageurs attendant patiemment sur le quai ou sirotant un café à la buvette de la gare. Le matériel roulant est le même que le jour de sa mise en service, même si la cabine de conduite a été modernisée. Quand le train s’ébroue, il craque de partout. Le train est une antiquité sur rail. À l’intérieur, un extrait du règlement datant du 8 septembre 1878, diffusé alors dans les trains espagnols, est placardé dans la voiture où je me suis installé. À côté, c’est la reproduction d’un dessin de Miró, l’artiste symbole de la culture catalane, qui rappelle, une fois de plus, l’attachement qu’il portait à l’île (voir encadré p. 51).
    La voie unique, à l’écartement de 914 mm, passe d’abord des faubourgs urbanisés. Très vite, elle longe des plantations d’oliviers, d’amandiers et de figuiers, dont le parfum pénètre à l’intérieur des voitures par les vitres ouvertes. La lenteur du convoi offre au passager le temps nécessaire pour contempler le paysage. Le petit train dessert alors la ville de Buñola où se situe une belle église baroque du XVIIIe siècle. Puis, il traverse des forêts de pins et déjà la Serra de Alfabia (1 067 m), le point culminant de la ligne, se profile. La voie franchit l’obstacle grâce au tunnel Major le plus long – 3 km – des treize tunnels que compte la ligne. Peu après, l’arrêt au Mirador Pujol de’n Banya présente un double intérêt. D’une part, il permet aux touristes d’admirer et de « mitrailler » l’impressionnante vue sur la vallée d’Or, la ville de Sóller et sur la Serra de la Tramuntana. D’autre part, les deux trains qui opèrent sur la ligne peuvent ainsi se croiser grâce à une courte section en double voie. Après quelques minutes d’attente, le train en provenance de Sóller sort du tunnel, les phares bien allumés. Après une heure de trajet à travers la campagne majorquine, et après une descente en boucle d’où l’on aperçoit le viaduc de Monreals, un ouvrage d’art impressionnant de 52 m de hauteur, que le train vient de franchir quelques minutes auparavant, et c’est l’arrivée en gare de Sóller. Terminus, tout le monde descend ! La petite gare blanche impeccable, au style Art nouveau, accueille une exposition permanente d’œuvres d’art signées par Miró et Picasso. Le dépôt possède encore sa plaque tournante et des bâtiments anciens protègent locomotives et divers engins de maintenance.
    La ville de Sóller est une bourgade animée. La place en face de la gare est perpétuellement occupée par un mélange de touristes, d’étudiants et de familles profitant du temps qui passe à la terrasse d’un café. Les amoureux d’Art nouveau y visiteront le musée Ca’n Prunera, ouvert grâce au soutien de la fondation Tren de l’Art, une institution liée à l’entreprise concessionnaire des chemins de fer de Sóller.
    L’île compte de nombreux trésors. Deia, petit village aux ruelles escarpées et aux places ombragées. Avec sa petite église et son cimetière attenant dominant la localité et où les morts jouissent, pour l’éternité, d’une vue imprenable. Valdemossa et sa chartreuse royale qui accueillit en son temps le couple George Sand-Chopin. L’île compte nombre de plages et de criques, des chemins de randonnée et même un parc ornithologique. Majorque est une île internationale, sans pour autant avoir altéré son identité, elle est accueillante. La communauté allemande affiche 22 000 ressortissants (7 % de la population), tandis que les Britanniques sont plus de 12 000 à avoir élu domicile dans l’île. De nombreux visiteurs, venus l’espace d’un court séjour, semblent n’être jamais repartis. Majorque est ce genre d’endroit où le voyageur s’imagine facilement pouvoir s’installer. Définitivement. Au moment où sonne l’heure du retour, on hésiterait presque…

    Samuel Delziani
    Photos : Marion Bonnet, Samuel Delziani et Michel Barberon

  • Ascenseur pour Lisbonne

    Ascenseur pour Lisbonne

    Paris a son funiculaire, Valparaiso ses ascenseurs, Rio son tramway, Lisbonne, elle, a tout ça. Et bien plus encore. Très pratiques pour découvrir la capitale la plus à l’ouest du continent européen, ces modes de transport en commun atypiques permettent de s’affranchir du relief de la cité installée sur sept collines. Et d’en découvrir tous les trésors…

    Romains, Suèves, Wisigoths, Maures et chrétiens de la Reconquista, depuis toujours les « visiteurs » investissent le sommet de cette colline où trône aujourd’hui le château de Saint-Georges afin d’embrasser du regard Lisbonne et le Tage. Point culminant de la capitale portugaise, cette place forte permet d’apprécier le relief de la cité. Tour à tour forteresse militaire, demeure royale et prison, le lieu est aujourd’hui une attraction majeure de la ville.
    De son chemin de ronde, on mesure la beauté du paysage à travers les meurtrières et les créneaux du parapet surplombant les remparts. Idéal pour repérer les différents quartiers avant de partir à leur découverte. On songe à l’enfant du pays, Fernando Pessoa, qui écrivait « Et les dômes, les monuments, les vieux châteaux surplombent la masse des maisons, tels les lointains hérauts de ce délicieux séjour, de cette région bénie des dieux. » Lisbonne s’est installée sur sept collines, certains quartiers sont si pentus que les mollets s’en souviennent. Cette ville en étages s’est heureusement équipée de trois funiculaires et d’un ascenseur dès la fin du XIXe siècle et son système de transport public s’est développé au début du XXe siècle en parallèle de l’agglomération. Aujourd’hui, son tramway est d’ailleurs devenu une icône de la ville auprès des voyageurs du monde entier.
    En descendant du château de Saint-Georges, la Mouraria offre ses ruelles en pente, ses petites places pavées, un dédale d’immeubles blancs décatis où le linge des habitants sèche aux fenêtres. Très animé, ce labyrinthe, longtemps oublié des circuits touristiques, doit son nom aux Maures qui y avaient élu domicile, il y a près de neuf siècles. Lors de la Reconquista, les musulmans sont expulsés et les mosquées sont transformées en églises dans toute la cité. Seule la Mouraria conserve une population musulmane jusqu’au XVIe siècle. Quartier multiethnique et très populaire, c’est dans ses venelles qu’est né le fado au XIXe siècle avant de devenir la complainte de toute la ville. Par contre, ne traînez pas trop une fois la nuit tombée. Le quartier reste un lieu où prostitution et trafic de stupéfiants empoisonnent la vie des habitants et où perdurent des problèmes de sécurité récurrents. Si vous désirez découvrir les charmes de la ville lorsqu’elle se décide à faire la fête, vous passerez probablement par le Bairro Alto. Rua São Paulo, en bas d’un immeuble, une petite entrée permet d’accéder au funiculaire du Bica. Inauguré en 1892, il fait entendre les grincements de sa cabine dans les immeubles qui le surplombent et doucement vous transporte jusqu’au Bairro Alto. Ce quartier emblématique des nuits lisboètes présente deux visages. Sa face diurne est un quartier populaire. Sa face nocturne est le paradis du fêtard. Partout, une foule se presse autour du comptoir des bars, parfois minuscules, et souvent le prolonge jusqu’au trottoir. Musique à plein volume, on progresse difficilement tant la foule est compacte jusqu’à une heure avancée de la nuit. Et à Lisbonne la nuit est longue. Le matin, on soigne les conséquences des excès de la veille dans le quartier chic de l’Avenida da Liberdade, l’avenue du shopping chic, où se mêlent enseignes de luxe et boutiques de jeunes créateurs, bordée de larges promenades protégées par de grands arbres. On sirote un duplo (un double café) installé dans l’un des kiosques de l’avenue en hésitant. D’un côté, le funiculaire de Lavra est le plus ancien de la ville. Il relie l’Avenida da Liberdade à la charmante colline de Sant’Ana par une pente abrupte (23 %), la plus importante des trois funiculaires. Le jour de son inauguration en 1884, il est resté en service près de 16 heures, transportant près de 3 000 personnes.
    De l’autre côté, le funiculaire de Gloria. Ouvert au public l’année suivante, il permet de gravir les 276 m de pente qui séparent l’Avenida da Liberdade du quartier de Rossio et il est aujourd’hui le plus utilisé des trois funiculaires. De la place Restauradores, vous pouvez ainsi vous rendre en quelques minutes au Miradouro de São Pedro de Alcântara au-dessus du Bairro Alto, où vous pouvez savourer un point de vue sur le Tage, le château de Saint-Georges, le fameux quartier médiéval de l’Alfama, le plus ancien et le plus visité de la ville. Si vous avez le temps, empruntez les deux funiculaires. Ensuite revenez sur la Praça dos Restauradores pour vous diriger vers le sud et la gare de Rossio. Au nord de la place Dom Pedro IV, ce bâtiment de la fin du XIXe siècle constitue un bel exemple du style néomanuélin. Autrefois connu comme l’Estaçao central, il était la gare la plus importante de la ville. Aujourd’hui, elle permet toujours de se rendre à Sintra, une ville inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco, au nord-ouest de Lisbonne.
    Ensuite, pénétrez dans le quartier Baixa. Rapidement vous verrez se profiler la silhouette imposante de l’Elevador Santa Justa. Conçu par l’ingénieur Raoul Mesnier du Ponsard (voir encadré), ses travaux débutent en 1900 et, en 1902, l’ascenseur est inauguré. D’abord à vapeur, il est électrifié en 1922. Il est devenu le principal monument de ce quartier commerçant, dont il permet de surplomber le quadrillage géométrique dessiné par le marquis de Pombal à la suite du tremblement de terre de 1755 qui a quasiment détruit l’ancienne Lisbonne. La « ville basse » était alors un exemple de modernité, notamment grâce à ses constructions « antisismiques » pour l’époque. L’ascenseur permet de s’affranchir des trente mètres qui séparent Baixa du Chiado et de l’ancienne église gothique de la capitale, l’Igreja do Convento do Carmo qui s’écroula lors du séisme, et ne fut jamais reconstruite. Ses arches sont toujours debout formant une ossature de pierre qui se détache en dentelle sur le ciel mouvant. Vous jouissez d’une vue imprenable sur l’ancien couvent quand vous empruntez la passerelle qui mène à la sortie de l’ascenseur.
    Autre quartier, autre époque, autre Lisbonne : à Belém, on s’attendrait presque à voir la caravelle de Vasco de Gama appareiller pour s’élancer vers l’océan et découvrir la voie maritime vers l’Inde, les voiles gonflées par le vent et le désir de conquête. Le visiteur s’offre une bulle temporelle dans ce Portugal qui domina les mers, donc le monde, pendant plusieurs siècles et dont la culture a essaimé un peu partout sur la planète, du Brésil à Goa, en passant par le Mozambique et Macao. L’âge d’or de Lisbonne s’est construit sur les richesses des mines brésiliennes et des épices indiennes. Le monastère des Jerónimos, dont la construction débutera en 1501 et ne s’achèvera qu’un siècle plus tard, doit sa prospérité et son opulence à cette gloire passée.
    Mais Lisbonne n’est pas une ville prisonnière de son héritage historique. Sur la route de Belém, la LX Factory est une réhabilitation réussie de friches industrielles qui permet de découvrir de jeunes créateurs, des lieux alternatifs. Tous les dimanches s’y tient une brocante très fréquentée par les familles. L’endroit idéal pour se confronter à l’avenir de la ville. Avec l’Exposition universelle de 1998, Lisbonne a définitivement quitté la torpeur du
    siècle qui s’achevait. La partie orientale de la ville, sur les bords du Tage, a été complètement réhabilitée. Le Parc des Nations est né de cette réhabilitation, ainsi que la gare de l’Orient, une gare intermodale dessinée par l’architecte espagnol Santiago Calatrava, à qui l’on doit également la gare de Lyon-Satolas. C’est la gare du retour, celle des trains internationaux. C’est donc avec l’image d’une capitale résolument moderne que nous quittons Lisbonne en récitant cette sentence de Fernando Pessoa, dont le chapeau et la paire de lunettes vous suivent ici partout : « Nous vivons tous, ici-bas, à bord d’un navire parti d’un port que nous ne connaissons pas, et voguant vers un autre port que nous ignorons ; nous devons avoir les uns envers les autres l’amabilité de passagers embarqués pour un même voyage… » Une certitude s’impose : heureux le voyageur qui choisit Lisbonne comme escale et le Lisboète comme compagnon de voyage.

    Samuel Delziani