Sur les rails du souvenir Les trains de banlieue du jeudi

Le théâtre de notre jeunesse reçoit-il toujours une lumière
complaisante ? Le passé est-il irrémédiablement enjolivé par la nostalgie ?
Peut-être… Mais la mémoire n’est pas seulement subjective : elles ont bien
existé un jour, ces gares aujourd’hui disparues, ces machines et ces reines de
banlieue. Et cet enfant, les yeux écarquillés, le cœur gonflé d’émotion à
l’arrivée du train, ces porteurs, ces voix nasillardes dans les haut-parleurs,
ces panneaux de tôles peintes indiquant la liste des stations desservies, ces
foules brassées dans les halls et les escaliers, tout cela a bien existé.

Il y eut des faits, des réalités qui constituèrent le cadre
de nos états d’âme, de nos ébats, et qui en assurèrent les assises objectives :
des grognements de compresseurs, des sifflets, des grincements de frein, des
pompes à air et des éclairs quand le pantographe joint la caténaire, des
numéros de train, des horaires, des correspondances, des baies vitrées carrées,
arrondies ou ovales, des petites lampes jaunes, des grandes dames en dentelle,
des ouvriers en salopette, des passerelles multicolores de signaux mécaniques,
des cabanons d’aiguilleurs enjolivés de fleurs…

Ceux qui ont connu ces gares parisiennes dans les années
cinquante s’en souviendront et pourront en témoigner : le monde ferroviaire a
changé.

Vieilles revues, albums photos, films, catalogues et
plaquettes anciennes le prouvent : il existait un certain climat qui
aujourd’hui n’est plus ; l’électronique et la publicité, les matières
plastiques et les relations publiques sont venues donner au chemin de fer une
autre allure.

Fantômes du passé Chaque jour, un élément de notre quotidien
s’en va et avec lui notre jeunesse se meurt un peu plus : on n’y prête guère
attention, pressé que l’on est par cet avenir trop présent qui imprime peu à
peu ses schémas dans les choses et dans les âmes, mais chaque jour est un deuil
de ce qui fut le cadre de nos émois d’enfants, de nos quêtes d’adolescents…

J’essaierai aujourd’hui d’oublier le nouveau visage du rail
pour rejoindre ces fantômes effacés sous la gomme des ingénieurs, envolés parmi
les cendres des archives, découpés au chalumeau des casseurs.

Il faut vivre avec son temps, me direz-vous ! Certes, et
chacun peut profiter du présent comme il l’entend, admirer les prouesses
techniques remarquables du chemin de fer des années quatre-vingt, comptabiliser
tous les services qu’il rend à la société, imaginer les performances de
demain ; à vous messieurs les ingénieurs et les économistes, les sociologues et
les publicitaires…

Quant à moi, je me tournerai résolument vers le passé et
j’évoquerai ce que fut pour moi la découverte du rail parisien dans les années
cinquante et soixante, alors qu’arrivant de ma lointaine province, je fus
absorbé dans le labyrinthe obscur de la capitale, noyée dans les brouillards
acides du Nord

effaçant tout relief, tout repère, au risque de m’y perdre à
jamais.

Allons donc retrouver ces fantômes, ces pauvres fantômes
entassés dans les oubliettes de l’histoire, et écoutons-les !

Vous savez, les fantômes, ça n’a pas pignon sur rue, ça ne répond
pas à un numéro de téléphone, on n’en trouve pas dans des boutiques
spécialisées, ni dans les programmes des agences de voyages. Non, les fantômes,
ils sont imprévisibles, ce sont eux qui vous font signe, comme ça, au moment où
vous vous y attendez le moins. Et si vous n’y prenez pas garde, ça s’efface
dans l’air aussi vite que c’est apparu, car on ne s’en doute pas, mais c’est
vrai : un fantôme, c’est fragile, c’est timide et ça se sent toujours en
infraction !

Les fantômes qui se manifestent, en effet, sont des
prisonniers évadés, poursuivis par les gardes noirs de l’obsession chargés de
garantir les honnêtes citoyens de ces intrusions, pour leur permettre de vaquer
paisiblement à leurs occupations.

Vite, ils s’efforcent de vous communiquer une vérité
oubliée, un principe de vie étouffé, le message d’un aïeul qui vous a aimé.

Alors, si vous ne leur souriez pas, si vous restez de
marbre, si vous faites semblant de rien, ils s’effondrent, ils s’abandonnent au
vent et se font accrocher par les fonctionnaires du passé qui les enterrent une
nouvelle fois dans la fosse commune de nos échecs, à des milliers de lieux
d’ici, dans des domaines inaccessibles et inconnus…

Récemment, je sortais du métro et il y avait là une de ces
baraques foraines avec une loterie, une grande roue aux numéros dorés, aux
paillettes de gloire, une grande roue qui tournait, qui tournait dans la
lumière indécise de l’acétylène. « Rien ne va plus », avait dit le bonhomme qui
lançait le sort. Les poupées blondes et les bouteilles de mousseux me
regardaient d’un œil fixe… et le fantôme apparut.

         

C’est la silhouette
d’un gamin qui se dessinait sur la roue de la chance en mouvement, la
silhouette hachée d’un petit garçon qui sautillait comme dans les films muets. On
le voyait grimper les marches du métro derrière sa maman, émerger dans la foule
des passants sur fond de vieilles automobiles et de sergents de ville. On le
voyait s’arrêter brusquement devant une baraque foraine, son bras tendu dans la
main de sa mère, comme l’animal tire sur sa laisse. On le voyait fasciné par le
tourbillon de la fortune animé autour de son axe : « rien ne va plus », disait
un bonhomme…

Cet enfant venait tout droit des jeudis d’autrefois, ces
premiers jeudis parisiens consacrés par sa mère à son éducation. Il fallait
compléter ce que le maître pouvait apprendre à l’école les autres jours de la
semaine ; il fallait instruire le petit provincial, qu’il connaisse Paris,
notre capitale : églises et musées, théâtres et concerts, expositions et
conférences étaient au programme de chaque sortie.

Cet enfant était malheureux, il portait en silence le
fardeau de la culture et, chaque jeudi, iI fallait suivre maman qui partait à
l’assaut de nouveaux bastions de l’Art, de nouveaux domaines de la connaissance,
de nouveaux palais de la découverte, il fallait essayer de lui faire plaisir,
de dire « oui c’est beau, c’est très beau », « oui j’ai compris, j’ai tout
compris », en effaçant un bâillement, en retenant un geste d’impatience…

Cet enfant n’était pas insensible, mais ce qui comptait pour
lui, c’était le « sirop de la rue », les cafés et les forains, les gares et les
trains, les clochards et les autobus, les fontaines et les agents.

Sur le chemin situé entre la maison et les lieux
clos où se donnaient à l’admiration du public averti les plus grandes créations
de l’esprit, dans la rue, dans le métro, au milieu des Parisiens en béret, des
femmes en bigoudis, je goûtais en fraude la vie profonde de la ville, cette vie
à laquelle maman voulait me préparer par les voies sacrées de l’art, en me
conduisant aux pieds du génie, cette vie que je ne savais rencontrer qu’au
contact immédiat des gens, dans les échanges bruyants de la cité, dans les
encombrements, les klaxons, les foules des gares, les chocs et les coups de
coudes.

Il fallait bien la suivre, on ne peut rien refuser à sa
maman. Mais, peu à peu, il y eut comme un glissement : une sorte de marché fut
implicitement négocié entre nous sur l’organisation de ces jeudis. Sans que ce
soit de façon délibérée, mais en sachant parfaitement dans quel sens il fallait
tirer, je dévoyai petit à petit la procédure culturelle maternelle, je tournai
le processus éducatif et entraînai ma mère vers la conciliation de nos intérêts
divergents.

Certes, nous allions nous donner des objectifs culturels,
nobles et enrichissants et tout et tout, mais leur localisation, leur
éloignement supposaient une petite condition accessoire : l’innocente nécessité
de prendre le train pour couvrir la distance, ce qui allongeait d’autant le
temps de parcours et accroissait le nombre de mes découvertes, tout en
diminuant la part de mon ennui.

C’est ainsi que maman, sans le vouloir, en vint à me
présenter les automotrices du jeudi.

La grande roue tournait, tournait, vertigineuse, elle emportait
le petit garçon qui finissait par céder à sa mère et on les voyait s’éloigner
tous les deux sur les pavés de la ville. Alors apparurent des châteaux, des
trains et des gares : Versailles, Sceaux et Saint-Germain, Jouy et Saint-Rémy,
Meudon, La Malmaison, Z 1300, 1400 et 1500, Z 3400 et Z 23000 à Luxembourg,
Port-Royal ou Denfert, Z 3600, 3700 et 3800 à Montparnasse, Z 4100, Z 5100…

Curieux mélange de chiffres et de lettres, de technique et
de culture, au gré duquel la maman trimbalait son marmot à travers des parcs à
la française, sur les marches de marbre des palais et à l’ombre opaque des
musées. Composition surréaliste où La Joconde dialoguait avec des chats,
impassibles, sur le gravier silencieux de la banlieue, où les statues de cire
du musée Grévin se reflétaient sur les vitres nuageuses d’une rame endormie, le
temps d’un après-midi…

Curieux mélange, cette alliance des trains et des châteaux,
des gares et des cathédrales ! Nous passions insensiblement des chefs de train
et des poinçonneuses aux guichets des expositions et aux gardiens de musée :
des hommes avec des uniformes, des galons et des casquettes, des règlements
qui, sous prétexte de nous garantir une visite ou un transport, une émotion ou
une sensation, nous interdisaient l’accès aux coulisses du pourquoi et du
comment. « Vous pouvez regarder, mais il est interdit de toucher autrement
qu’avec les yeux ! »

Certainement, on nous laissait dans l’ignorance, on nous
tolérait, tels les fidèles qui rendent hommage aux splendeurs d’une religion,
et qui, par leur foi, renforcent le prestige de la maison, mais auxquels on
interdit le chemin de la vérité.

C’est ainsi que ma culture s’effilochait, sur les
rails, le long des quais, dans le calme des heures creuses, ou dans la cohue
des affluences. Elle se nourrissait du ronronnement-biberon d’une automotrice de la ligne de Sceaux, des débris de
charbon dégringolant d’un wagon ; elle se reflétait, à demi-consciente, dans le
vernis des tôles impeccables des rames de banlieue, elle vibrait dans les accélérations
des trains directs, elle s’accrochait aux garde-corps rouillés des voies de
service, là où aucun voyageur ne se rendait…

La grande roue tournait, tournait, autant de nombres, autant
de rayons multicolores, émanant d’une source unique, la lumière maternelle,
décomposée au fil des jeudis.

Loterie des jeudis : suivant notre choix, c’était une
époque, un style, un morceau d’histoire. Chaque numéro donnait droit à un lot,
à tous les coups on gagne : c’est le voyage, l’envol vers un monde nouveau à connaître,
une ligne de chemin de fer à inventorier avec des trains, des gares, des
signaux, des règles différentes. Le paysage ferroviaire des années cinquante
était des plus variés, il suffisait de changer de direction, pour se soumettre
à une nouvelle dominante. C’est ce que le petit garçon est venu me rappeler sur
la grande roue de la chance ; alors, je me suis laissé entraîner et j’ai glissé
dans les rayons magiques pour y retrouver mon passé.

André Victor

(À suivre)

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